À mots secrets, venir aux choses au jeu des apparences
Texte commandé à Sylvie Lagnier à l'occasion de l'exposition Terrains de jeux, Musée Marius Audin, Beaujeu, 2024
biographie de l'auteur.e
Née en 1964 à Lyon (France), Sylvie Lagnier est docteure en histoire de l'art, professeure d'enseignement artistique à l'école des Beaux-Arts de Sète. Elle a publié notamment aux éditions l'Harmattan en 2001, Sculpture et espace urbain en France. Histoire de l'instauration d'un dialogue, 1951-1992 et plusieurs articles et catalogues portant sur les travaux d'artistes contemporains. Elle a également publié en 2006 une étude sur l'une des manifestations de la Biennale d'art contemporain de Lyon, "L'art sur la place". Elle a présenté ses travaux dans le cadre de colloques internationaux, en particulier sur la question des relations entre patrimoine, ville et art contemporain. Elle réalise régulièrement des conférences publiques au sein d'institutions culturelles en France et à l'étranger et des missions de recherche pour les collectivités territoriales, inventaires, catalogues raisonnés, études. En outre, elle développe un travail questionnant l'écriture entre autobiographie et fiction, croisant un langage universitaire et poétique, une autre manière de parler de l'art.
À mots secrets, venir aux choses au jeu des apparences
L’objet qui nous apparaît - accroché à une cimaise, présenté dans une vitrine,
déposé sur une étagère - n’est-il pas comme le membre détaché d’un corps
disparu ?
Il y a bien quelque chose. Illusoire immuabilité.
L’objet de mémoire est là. Peut-être pourrait-il encore fonctionner. Ce n’est plus sa
tâche. Le temps qu’il évoque, lui, dépasse sa présence. L’objet devient autre - tout
ou partie de vies révolues – il se raccorde à une pensée de la ruine, ces traces
matérielles qui convoquent l’anamnèse en dialogue avec l’onirique. La ruine,
comme une promesse, assure une survivance. Ces objets, déjà évanescents,
chuchotent dans le visible ce « quelque chose » qui agit dans l’invisible.
Alors, miniaturiser le monde pour « un voyage dans l’épaisseur des choses » 1 , les
Terrains de jeux de Gaëlle Foray, Frédéric Khodja, Sylvie Sauvageon dont les
œuvres – autres objets – s’invitent, se frottent, résonnent, et avec elles, les indices
de Marius Audin. Leurs regards et leurs traces respectives, ainsi se croisent sur
l’acte de collectionner. Se glisser dans les interstices, entre les murs du temps.
L’objet est le lieu des rebonds, les suivre par l’entremise de l’art.
L’étant.
L’œuvre de Marius Audin (1872-1951) – ici à Beaujeu - une collecte de plusieurs
milliers d’objets, impressionne. Un corpus hétéroclite pour remémorer femmes et
hommes qui sur un territoire ont contribué à l’histoire du terroir. Objets modestes,
fragments d’existences d’une collection en transit, musée au silence. Prévenir son
effondrement.
Botte de postillon, cartes postales anciennes du Beaujolais, Globe de mariée,
gravure sur bois d’André Colonna (1896-1969), costume d’écolier, mappemonde,
boulier, cahier, bondonnière, sécateur, violon, bonnet d’âne, poupée de mode,
gravures de Philippe Burnot (1877-1956), serinette, rat de cave et tant d’autres
entre familiarité et étrangeté. Le saisissant glossaire du patois beaujolais – objet
immatériel - que l’imprimeur, typographe et historien a consigné dans ses 12.000
fiches manuscrites.
Vie quotidienne, labeur, traces de savoir-être. Que nous apprend ce passé qui nous
regarde ?
Archéologie du souvenir.
La « faune » et la « flore » d’objets de Gaëlle Foray éveillent l’œil engourdi,
remémorant la force d’une absence, encore toute proche. Polysémiques, ils
accomplissent un miracle, celui de « signifier le temps ». 3 Dans l’avant-propos de
son ouvrage, Les Dieux sont dans la cuisine, le philosophe François Dagognet voit
en l’objet « un condensé de liens sociaux, un fruit de l’ingéniosité et d’une constante
évolution, un opérateur de notre développement psychologique, le témoignage le
plus clair de la « présence », puisqu’il est là, avec sa propre texture, son galbe et
qu’il nous entoure. » 4 Les anciens « contenant » en plastique se sont mués en
« contenu » - le cercle magique de Gaëlle - dans lequel ils endossent des rôles
divers, socles, cadres, supports.
Translucidité colorée, à travers, faire advenir la confidence.
Construction fictionnelle et jeux de scène, Sous cloche 5 franchit la frontière de ce qui
sépare l’existence quotidienne de la conscience historique. Ses agrégats - objets,
débris, fragments choisis et composés - ouvrent sur un espace autre capable
d’actualiser le passé. « L’objet est ce qui révèle le sujet à lui-même. » 6 Ce qui fut
l’ordinaire est alors entouré d’une aura qui fait œuvre, mais aussi évènement car
condensé de temps et d’espace à la fois. Compositions d’images d’autres choses,
Paysanne 7 et La dinette 8 depuis leur vitrine respective se connectent aux objets
beaujolais. Leur déplacement dans ces Terrains de jeux interroge le sens d’une telle
situation.
Fissures.
Des images inversées, souvenirs de l’apparence comme preuve de ce qui a été,
fragiles entre migration et oubli. Des objets dénudés, témoins mutiques tout à la fois
indices locuteurs et stériles. L’indice, ce chuchotement, lointaine vibration de voix,
de cris, de pleurs et de rires. Claquement, crissement, frottement, battement,
martèlement, tintement. Les sons, du tréfond du silence, me parviennent.
Se créent des intervalles – trois expériences du regard - où prennent place les
œuvres d’aujourd’hui, les outils des travaux agricoles, les bidules de la vie
domestique, les choses festives, jouissance de la vie. Rendez-vous mystérieux avec
des générations lointaines. Le monde de l’inanimé ressuscite l’animé. Toutes ces
images rendent visible la fissure espace/temps.
Ce qui se crée alors ici, ce sont des aires d’exploration et d’exposition à la fois.
Venir aux choses.
L’œil de l’éléphant est très petit 9 - écriture cursive - c’est ainsi. Cette phrase - sa
version dans l’œuvre de Sylvie Sauvageon, La tradition et les documents disent 10 - a
immédiatement stoppé mes pas, surprise de l’association que fit mon cerveau avec
l’œuvre de Francis Picabia, L’œil cacodylate 11 . Le premier degré, c’est le visuel du
mot, au singulier, qui a formé l’image de l’autre « œil », celui surdimensionné de la
peinture du Dadaïste. Le second, c’est la question du Voir. Ce Voir que les artistes
de cette avant-garde n’ont eu de cesse de déplacer se jouant du statut de l’artiste
comme de celui de chef-d’œuvre. Ce Voir encore, convoqué par la méthode
d’apprentissage de la lecture. Répéter, imiter, dociles. Le troisième, c’est l’axiome
lui-même - presque absurde dans son contexte – provenant du 32° tableau de la
méthode d’apprentissage de la lecture Berthon 12 .
Les dessins de Sylvie Sauvageonre visitent cet acte élémentaire de l’éducation, ériger l’objet en modèle.
Des objets
vidés, débarrassés de leur fonction, peut-être pour mieux accéder à leur essence.
Autrement.
Il s’agit déjà de contempler, littéralement de s’absorber de leur absence et regarder
l’oubli comme la mémoire en face. L’écart - nécessaire à tout concept de copie –
est, au cœur et entre ces dessins, dans des jeux subtils de continuité et de
discontinuité, conditions de l’apparaître. Ces fac-similés « décalés » (non des
reproductions) – crayons, feutres, gouache, etc. ; variabilité d’échelle ; support ;
destination ; usage – sont un commencement et précèdent « l’original ». Que voit-on
à regarder des fiches de mots manuscrits, des couvertures de livres, du matériel
pédagogique ? Rien, on y cherche son contenu. Le dessin qu’en crée Sylvie, offre
des schèmes du monde. Là où les objets dans leurs vitrines sont désincarnés, ces
mêmes objets copiés-dessinés accèdent à une forme de transcendance. Ensemble,
ils créent un champ lexical unique, une polyphonie vocale et visuelle.
Tout est dans Rien.
J’ai, envers la carte postale, une tendresse particulière, mère et grand-mère
m’avaient fait don d’un paquet de ces cartes. Sous mes doigts, une texture
cartonnée légèrement granuleuse et une lointaine flaveur de cellulose humide.
Objet-illustration, la carte postale bâtit une vaste encyclopédie populaire du monde
par l’image. Investie d’une mémoire et d’un gage d’utopie, elle invente et réenchante
le territoire tout en donnant sa place à l’ordinaire et au banal. La collection du
peintre Beau 13 , l’ami proche de Frédéric Khodja, fait l’éloge de ces surfaces qui
s’ouvrent en profondeur. Cadrées et décadrées, centrées et décentrées, chacune
d’entre elles affine une singularité. Elles sont des reflets des figurations humaines.
Derrière le verre, leur nature se révèle.
Peinture.
Couleurs, substances pigmentaires, surfaces, macules, le peintre pactise avec la
carte. Le temps fait retour à un autrefois qui ne s’échappe plus. Les surfaces
blanches, moins des écrans que des surfaces visibles et visualisables, sont des
coins de retrait.
Les plages colorées ouvrent des seuils d’éloignement et de ralentissement découpés du monde :
laisser la pensée se promener tranquillement
dans l’anhistorique.
L’artiste est un porteur d’images. L’invention d’un monde 14 est une pensée en série
faite de déplacements et de tissages. Les diapositives, peuple d’images sans voix,
ont plus de mémoire et d’avenir que nous qui les regardons encore. Les
« diapositives pensées » de Frédéric Khodja amènent une écriture en fragments,
presque en miroir avec le mur de Sylvie Sauvageon, non pas reflet, mais
enchâssements de projections « a-topique » et anachroniques, puis rebonds
jusqu’aux vitrines. Inflexion de l’ombre. Tous ces lieux imagés – les assemblages de
Gaëlle, les dessins de Sylvie, les eaux-fortes, collages et diapositives de Frédéric
forment un montage découvrant par morcellement, d’autres histoires à construire. «
Il est probable qu’il n’y a d’histoire que dans le montage, le jeu rythmique, la
contredanse des chronologies et des anachronismes. 15 »
Au cœur de ces collections d’ouvrages humains, parfois considérés comme résidus,
à chaque pas, détour et mouvement, la connaissance se suspend : découvrir dans
les interstices, l’endroit invisible. L’image est ce pli.
Sylvie LAGNIER
Avril 2024
L’objet qui nous apparaît - accroché à une cimaise, présenté dans une vitrine,
déposé sur une étagère - n’est-il pas comme le membre détaché d’un corps
disparu ?
Il y a bien quelque chose. Illusoire immuabilité.
L’objet de mémoire est là. Peut-être pourrait-il encore fonctionner. Ce n’est plus sa
tâche. Le temps qu’il évoque, lui, dépasse sa présence. L’objet devient autre - tout
ou partie de vies révolues – il se raccorde à une pensée de la ruine, ces traces
matérielles qui convoquent l’anamnèse en dialogue avec l’onirique. La ruine,
comme une promesse, assure une survivance. Ces objets, déjà évanescents,
chuchotent dans le visible ce « quelque chose » qui agit dans l’invisible.
Alors, miniaturiser le monde pour « un voyage dans l’épaisseur des choses » 1 , les
Terrains de jeux de Gaëlle Foray, Frédéric Khodja, Sylvie Sauvageon dont les
œuvres – autres objets – s’invitent, se frottent, résonnent, et avec elles, les indices
de Marius Audin. Leurs regards et leurs traces respectives, ainsi se croisent sur
l’acte de collectionner. Se glisser dans les interstices, entre les murs du temps.
L’objet est le lieu des rebonds, les suivre par l’entremise de l’art.
L’étant.
L’œuvre de Marius Audin (1872-1951) – ici à Beaujeu - une collecte de plusieurs
milliers d’objets, impressionne. Un corpus hétéroclite pour remémorer femmes et
hommes qui sur un territoire ont contribué à l’histoire du terroir. Objets modestes,
fragments d’existences d’une collection en transit, musée au silence. Prévenir son
effondrement.
Botte de postillon, cartes postales anciennes du Beaujolais, Globe de mariée,
gravure sur bois d’André Colonna (1896-1969), costume d’écolier, mappemonde,
boulier, cahier, bondonnière, sécateur, violon, bonnet d’âne, poupée de mode,
gravures de Philippe Burnot (1877-1956), serinette, rat de cave et tant d’autres
entre familiarité et étrangeté. Le saisissant glossaire du patois beaujolais – objet
immatériel - que l’imprimeur, typographe et historien a consigné dans ses 12.000
fiches manuscrites.
Vie quotidienne, labeur, traces de savoir-être. Que nous apprend ce passé qui nous
regarde ?
Archéologie du souvenir.
La « faune » et la « flore » d’objets de Gaëlle Foray éveillent l’œil engourdi,
remémorant la force d’une absence, encore toute proche. Polysémiques, ils
accomplissent un miracle, celui de « signifier le temps ». 3 Dans l’avant-propos de
son ouvrage, Les Dieux sont dans la cuisine, le philosophe François Dagognet voit
en l’objet « un condensé de liens sociaux, un fruit de l’ingéniosité et d’une constante
évolution, un opérateur de notre développement psychologique, le témoignage le
plus clair de la « présence », puisqu’il est là, avec sa propre texture, son galbe et
qu’il nous entoure. » 4 Les anciens « contenant » en plastique se sont mués en
« contenu » - le cercle magique de Gaëlle - dans lequel ils endossent des rôles
divers, socles, cadres, supports.
Translucidité colorée, à travers, faire advenir la confidence.
Construction fictionnelle et jeux de scène, Sous cloche 5 franchit la frontière de ce qui
sépare l’existence quotidienne de la conscience historique. Ses agrégats - objets,
débris, fragments choisis et composés - ouvrent sur un espace autre capable
d’actualiser le passé. « L’objet est ce qui révèle le sujet à lui-même. » 6 Ce qui fut
l’ordinaire est alors entouré d’une aura qui fait œuvre, mais aussi évènement car
condensé de temps et d’espace à la fois. Compositions d’images d’autres choses,
Paysanne 7 et La dinette 8 depuis leur vitrine respective se connectent aux objets
beaujolais. Leur déplacement dans ces Terrains de jeux interroge le sens d’une telle
situation.
Fissures.
Des images inversées, souvenirs de l’apparence comme preuve de ce qui a été,
fragiles entre migration et oubli. Des objets dénudés, témoins mutiques tout à la fois
indices locuteurs et stériles. L’indice, ce chuchotement, lointaine vibration de voix,
de cris, de pleurs et de rires. Claquement, crissement, frottement, battement,
martèlement, tintement. Les sons, du tréfond du silence, me parviennent.
Se créent des intervalles – trois expériences du regard - où prennent place les
œuvres d’aujourd’hui, les outils des travaux agricoles, les bidules de la vie
domestique, les choses festives, jouissance de la vie. Rendez-vous mystérieux avec
des générations lointaines. Le monde de l’inanimé ressuscite l’animé. Toutes ces
images rendent visible la fissure espace/temps.
Ce qui se crée alors ici, ce sont des aires d’exploration et d’exposition à la fois.
Venir aux choses.
L’œil de l’éléphant est très petit 9 - écriture cursive - c’est ainsi. Cette phrase - sa
version dans l’œuvre de Sylvie Sauvageon, La tradition et les documents disent 10 - a
immédiatement stoppé mes pas, surprise de l’association que fit mon cerveau avec
l’œuvre de Francis Picabia, L’œil cacodylate 11 . Le premier degré, c’est le visuel du
mot, au singulier, qui a formé l’image de l’autre « œil », celui surdimensionné de la
peinture du Dadaïste. Le second, c’est la question du Voir. Ce Voir que les artistes
de cette avant-garde n’ont eu de cesse de déplacer se jouant du statut de l’artiste
comme de celui de chef-d’œuvre. Ce Voir encore, convoqué par la méthode
d’apprentissage de la lecture. Répéter, imiter, dociles. Le troisième, c’est l’axiome
lui-même - presque absurde dans son contexte – provenant du 32° tableau de la
méthode d’apprentissage de la lecture Berthon 12 .
Les dessins de Sylvie Sauvageonre visitent cet acte élémentaire de l’éducation, ériger l’objet en modèle.
Des objets
vidés, débarrassés de leur fonction, peut-être pour mieux accéder à leur essence.
Autrement.
Il s’agit déjà de contempler, littéralement de s’absorber de leur absence et regarder
l’oubli comme la mémoire en face. L’écart - nécessaire à tout concept de copie –
est, au cœur et entre ces dessins, dans des jeux subtils de continuité et de
discontinuité, conditions de l’apparaître. Ces fac-similés « décalés » (non des
reproductions) – crayons, feutres, gouache, etc. ; variabilité d’échelle ; support ;
destination ; usage – sont un commencement et précèdent « l’original ». Que voit-on
à regarder des fiches de mots manuscrits, des couvertures de livres, du matériel
pédagogique ? Rien, on y cherche son contenu. Le dessin qu’en crée Sylvie, offre
des schèmes du monde. Là où les objets dans leurs vitrines sont désincarnés, ces
mêmes objets copiés-dessinés accèdent à une forme de transcendance. Ensemble,
ils créent un champ lexical unique, une polyphonie vocale et visuelle.
Tout est dans Rien.
J’ai, envers la carte postale, une tendresse particulière, mère et grand-mère
m’avaient fait don d’un paquet de ces cartes. Sous mes doigts, une texture
cartonnée légèrement granuleuse et une lointaine flaveur de cellulose humide.
Objet-illustration, la carte postale bâtit une vaste encyclopédie populaire du monde
par l’image. Investie d’une mémoire et d’un gage d’utopie, elle invente et réenchante
le territoire tout en donnant sa place à l’ordinaire et au banal. La collection du
peintre Beau 13 , l’ami proche de Frédéric Khodja, fait l’éloge de ces surfaces qui
s’ouvrent en profondeur. Cadrées et décadrées, centrées et décentrées, chacune
d’entre elles affine une singularité. Elles sont des reflets des figurations humaines.
Derrière le verre, leur nature se révèle.
Peinture.
Couleurs, substances pigmentaires, surfaces, macules, le peintre pactise avec la
carte. Le temps fait retour à un autrefois qui ne s’échappe plus. Les surfaces
blanches, moins des écrans que des surfaces visibles et visualisables, sont des
coins de retrait.
Les plages colorées ouvrent des seuils d’éloignement et de ralentissement découpés du monde :
laisser la pensée se promener tranquillement
dans l’anhistorique.
L’artiste est un porteur d’images. L’invention d’un monde 14 est une pensée en série
faite de déplacements et de tissages. Les diapositives, peuple d’images sans voix,
ont plus de mémoire et d’avenir que nous qui les regardons encore. Les
« diapositives pensées » de Frédéric Khodja amènent une écriture en fragments,
presque en miroir avec le mur de Sylvie Sauvageon, non pas reflet, mais
enchâssements de projections « a-topique » et anachroniques, puis rebonds
jusqu’aux vitrines. Inflexion de l’ombre. Tous ces lieux imagés – les assemblages de
Gaëlle, les dessins de Sylvie, les eaux-fortes, collages et diapositives de Frédéric
forment un montage découvrant par morcellement, d’autres histoires à construire. «
Il est probable qu’il n’y a d’histoire que dans le montage, le jeu rythmique, la
contredanse des chronologies et des anachronismes. 15 »
Au cœur de ces collections d’ouvrages humains, parfois considérés comme résidus,
à chaque pas, détour et mouvement, la connaissance se suspend : découvrir dans
les interstices, l’endroit invisible. L’image est ce pli.
Sylvie LAGNIER
Avril 2024
Notes
« Le plus profond enchantement du collectionneur est d’enfermer la
singularité dans un cercle magique où elle se fige tandis qu’elle est
parcourue d’un ultime frisson. (…) Tout ce qui est souvenir, pensée,
1 Gaston BACHELARD, La Terre et les rêveries du repos, José Corti, Paris, 1948. p.21
conscience devient socle, cadre, piédestal, clôture de sa propriété.
Époque, contrée, technique de fabrication, propriétaire de chez qui il
provient – tout se rassemble pour le vrai collectionneur en une
encyclopédie magique dont la totalité forme le destin de son objet.
2 Walter BENJAMIN, « Je déballe ma bibliothèque » dans Images de pensée, Paris, Christian
Bourgeois Éditeur, 1998, p. 161.
3 Jean BAUDRILLARD, Le système des objets, Gallimard, Paris, 1968, p.104.
4 François DAGOGNET, Les dieux sont dans la cuisine. Philosophie des objets et objets de la
philosophie, Collection Les empêcheurs de penser en rond, Tours, 1996.
5 Gaëlle FORAY, Sous cloche, série constituée d’assemblages de photographies, tupperwares
et objets collectés, 2021-2023.
6 François DAGOGNET, op cit, p.30.
7 Gaëlle FORAY, Paysanne, assemblage de fossiles marins, 2023.
8 Gaëlle FORAY, La dinette, assemblage de pieds de lits et tupperwares, 2022.
9 Phrase extraite de l’un des dessins d’après le 32 e tableau de la méthode Berthon (vitrine
« Apprendre à devenir le citoyen de demain ») de La tradition et les documents disent, Sylvie
Sauvageon.
10 Sylvie SAUVAGEON, La tradition et les documents disent, À Beaujeu, mur composé de plus
de 60 dessins (techniques mixtes), 1972-2023
11 Francis PICABIA, L’œil cacodylate, 1921. Huile sur toile et collage de photographies, cartes
postales, papiers divers découpés – 148,6x117,4 cm. Paris, MNAM.
12 L’exemplaire est situé dans la vitrine de la collection Audin intitulée Apprendre à devenir le
citoyen de demain, « Sons et lettres », 1 ère moitié du XXe siècle, sur carton imprimé.
13 Frédéric KHODJA. La collection du peintre Beau. Peintures à l’huile et collages de parties
peintes à l’huile sur cartes postales, 2023.
14 Frédéric KHODJA. L’invention d’un monde. Installation à partir d’un projecteur et d’un
carrousel de 50 diapositives collectés (1923-2023), 2023.
15 Georges DIDI HUBERMAN, Devant le temps, Paris, Éditions de Minuit, 2000. p. 39.
singularité dans un cercle magique où elle se fige tandis qu’elle est
parcourue d’un ultime frisson. (…) Tout ce qui est souvenir, pensée,
1 Gaston BACHELARD, La Terre et les rêveries du repos, José Corti, Paris, 1948. p.21
conscience devient socle, cadre, piédestal, clôture de sa propriété.
Époque, contrée, technique de fabrication, propriétaire de chez qui il
provient – tout se rassemble pour le vrai collectionneur en une
encyclopédie magique dont la totalité forme le destin de son objet.
2 Walter BENJAMIN, « Je déballe ma bibliothèque » dans Images de pensée, Paris, Christian
Bourgeois Éditeur, 1998, p. 161.
3 Jean BAUDRILLARD, Le système des objets, Gallimard, Paris, 1968, p.104.
4 François DAGOGNET, Les dieux sont dans la cuisine. Philosophie des objets et objets de la
philosophie, Collection Les empêcheurs de penser en rond, Tours, 1996.
5 Gaëlle FORAY, Sous cloche, série constituée d’assemblages de photographies, tupperwares
et objets collectés, 2021-2023.
6 François DAGOGNET, op cit, p.30.
7 Gaëlle FORAY, Paysanne, assemblage de fossiles marins, 2023.
8 Gaëlle FORAY, La dinette, assemblage de pieds de lits et tupperwares, 2022.
9 Phrase extraite de l’un des dessins d’après le 32 e tableau de la méthode Berthon (vitrine
« Apprendre à devenir le citoyen de demain ») de La tradition et les documents disent, Sylvie
Sauvageon.
10 Sylvie SAUVAGEON, La tradition et les documents disent, À Beaujeu, mur composé de plus
de 60 dessins (techniques mixtes), 1972-2023
11 Francis PICABIA, L’œil cacodylate, 1921. Huile sur toile et collage de photographies, cartes
postales, papiers divers découpés – 148,6x117,4 cm. Paris, MNAM.
12 L’exemplaire est situé dans la vitrine de la collection Audin intitulée Apprendre à devenir le
citoyen de demain, « Sons et lettres », 1 ère moitié du XXe siècle, sur carton imprimé.
13 Frédéric KHODJA. La collection du peintre Beau. Peintures à l’huile et collages de parties
peintes à l’huile sur cartes postales, 2023.
14 Frédéric KHODJA. L’invention d’un monde. Installation à partir d’un projecteur et d’un
carrousel de 50 diapositives collectés (1923-2023), 2023.
15 Georges DIDI HUBERMAN, Devant le temps, Paris, Éditions de Minuit, 2000. p. 39.