Revue Édition
Monstruosa N° 38
Participation à la revue d'art contemporain Monstruosa, Metz, mai 2022.
Monstruosa est un espace de réflexions, de discussions et de diffusion dédié aux pratiques du dessin contemporain.
Publication dans le numéro 38 de la revue Monstruosa, Metz, mai 2022, d'un montage issu de la série inédite Afriques fantômes, 2019.
Collection
Achat Collection Centre d'art Madeleine Lambert Vénissieux
Achat de quatre peintures par la commission d'acquisition du Centre d'art Madeleine Lambert de Vénissieux, direction Xavier Jullien
Paysages aveuglés / Plans séquences
Encres sur papier aquarelle 300 gr
50 x 65 cm, chaque feuille
Septembre 2022
 

Les aventures de la caverne, les images de la cabane

Par Jeremy Liron
Les pas perdus, site de textes et d'articles de l'auteur, 2022

biographie de l'auteur.e

Jeremy Liron est diplômé de l'école des beaux-arts de Toulon et de celle de Paris. Agrégé d'arts plastiques, Jérémy Liron mène de front une carrière d'artiste, d'écrivain. Il a participé à de nombreuses expositions collectives ou personnelles.
Il est l'auteur d'estampes éditées par l'URDLA. Depuis 2006, son travail est présenté par la galerie Isabelle Gounod à Paris.
LES AVENTURES DE LA CAVERNE, LES IMAGES DANS LA CABANE

Je comprends ceux et celles qui se composent une forme de caverne, de labyrinthe, un cabinet de curiosité, une collection, et meublent ainsi leur intérieur, leur bureau, leur chambre, leurs étagères, leur bureau d’ordinateur, leurs pensées, leurs rêves, leurs siestes, leurs conversations, leurs vacances, leurs escapades, leur courrier en cours, leur trieur, leurs chemins de traverse et chemins buissonniers, leur patio, leurs plages et leurs cabanes dans l’arbre, de livres et de mots, de souvenirs, d’images, de bibelots, de gravures anciennes, de dessins, d’œuvres, de standard de jazz, de papiers déchirés, de pièces archéologiques, de fanzines désormais introuvables, de plaquettes de poésies, de plantes exotiques et ordinaires, d’albums de photographies anciennes ou récentes, de trouvailles, d’étrangetés, de jeux de mots, de fortunes de mer, de terrains vagues et de friches, de boîtes aux lettres, de cartes postales, de stylos sans mine, secs ou muets, de trombones et de papiers pliés au fond des poches.
J’ai moi-même suspendu autour de la tête une certaine quantité d’objets et d’images, de bribes de phrases, de sonorités, de mélodies, de sensations et d’odeurs auxquelles j’aime me rendre, dont j’apprécie les invites et les distractions. A vrai dire, j’ai convenu avec eux, avec elles, de cette vie mêlée, de glissements, de papillonnages, de lignes brisées et de bifurcations. Ainsi je ne lis jamais qu’un livre à la fois et m’entoure de ces petites tentes canadiennes, campées sur toutes les surfaces planes qui peuvent les accueillir, tablettes, étagères, table basse, bureau, table de nuit, où je sais que continuellement toutes sortes d’aventures intellectuelles me veillent avec des signaux de fumée. Je fais des piles autour de moi de livres entamés par des tickets de bus, des tickets de caisse, des billets de train, des billets d’entrée, des photos, des cartons d’invitation, des crayons. Une tour de Babel recomposée en quartier avec ses tours hlm.
On ne sait pas bien quelles influences ont sur nos gestes, nos états d’âme, les images que l’on longe tous les jours sans quelques fois même les voir, qui font néanmoins partie de votre champ visuel comme d’autres forment votre mobilier mental. On ne sait pas quel parfum se mêle à l’air que vous respirez de ce vous tenez dans vos tiroirs ou dans vos dossiers, épinglé sur votre bureau, en arrière-plan de vos taches, comme des post-it sur un frigo.
J’ai l’illusion parfois, glissant une image ici, que je pourrais en faire quelque chose, alors que bien entendu je réponds d’un regard muet qui entend plutôt faire quelque chose de moi. Et il se fait que ces entités sont dotées d’une patience invraisemblable qui fait qu’elles peuvent, des mois ou des années durant, se tenir au silence dans les parages de votre attention sans paraitre s’émouvoir ou s’impatienter le moins du monde. Au fond elles savent. Il n’y a que vous qui ne vous avouez pas que dès la première rencontre vous étiez déjà inconsciemment au travail, engagé malgré vous dans une forme de sondage ou de fouille dont il est difficile de dire s’il concerne la chose, l’image, le bibelot, l’accroche sonore de deux mots, son potentiel d’incandescence, d’insinuation, ou cet abyme composite et obscur en quoi consiste votre individualité subjective.
Je ne sais combien de fois j’ai ouvert ce fichier qui longtemps traina presque négligemment sur le bureau de mon ordinateur avant que je le glisse, comme on fait des affaires en cours des piles propres à défaut d’être réellement rangées, dans un dossier fourre-tout intitulé « images de ref ». Reproduction d’une œuvre que j’avais déjà vu dans son atelier et, comme quelques autres, que j’avais fait mine d’oublier sans l’oublier vraiment. « Atelier mobile 14 FK. »
Je crois que ce qui m’avait fait un jour l’enregistrer et la poser en évidence parmi les choses en cours (combien d’investigations sont ainsi continuellement en cours ?) venait du fait que j’envisageais vaguement en tirer quelques notes — et peut-être un peu plus. Il y avait là un combustible de première qualité susceptible de me mettre en route, de me faire voyager quelque temps je ne sais trop où. Quelque chose qui me concernait.
Mais est-ce que je voyais trop où cela voulait m’emmener, ou le chemin me semblait trop tortueux, ou par paresse, j’ai abandonné au vent les quelques notes confiées à un ticket de bus ou au dos d’une enveloppe. Je n’ai balisé aucun chantier. J’ai laissé vivre la chose comme on laisse planer le doute.
Quelques-fois j’entrouvre la porte d’un double clic comme on vérifie certains jours entre deux gestes d’un regard panoramique, considérant son intérieur, ses étagères, que chaque chose est bien à sa place, j’y plonge mes yeux et je me laisse regarder.
Je me souviens que dans un texte, Roger Caillois évoque les Inuksuit, ces statues de pierre à l’anthropomorphisme approximatif, s’apparentant à des cairns, qu’érigent les inuit et yupik sur les terres arctiques de l’Amérique du Nord. Délaissant les hypothèses ethnologiques attribuant à ces figures une fonction de repères pour la chasse, de limites territoriales ou d’épouvantails, il les envisage, dans ces vies précaires et difficiles confrontées aux grands espaces, comme des présences grossissant le groupe, lui donnant comme une assise. J’ai lu ce texte il y a longtemps et il est probable que je déforme ou détourne son propos, mais c’est à ces présences dressées dans l’espace que je pense quand je fais l’inventaire de celles que je place autour de moi à la manière de talismans, de repères, de soutiens.
Parmi elles, la reproduction de cette petite gouache (huile ?) sur carton ou papier, le paysage qui se fait en elle, en amont d’une baie qui ouvre sur un autre où domine un bleu clair comme celui du ciel. Une forme rêveuse qui me rappelle à d’autres monde possibles, disposés dans les parois de celui qui se veut être le seul, croit à son illusion, et auquel, non dupes, ces fenêtres sourient de tous leurs yeux comme d’autres regardent de toutes leurs dents.