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De mémoire de dessin

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Françoise Lonardoni
Extrait du catalogue Une chambre à soi / Le polaris / Corbas / 2011 /



Elaborés selon des moyens élémentaires et presque génériques, ceux du dessin ou du collage, les travaux de Frédéric Khodja construisent un univers de fiction à la fois littéraire, artistique et légendaire. Dans une variété extrême de formats, passant de la carte postale aux feuilles vastes comme bras ouverts, l’artiste déroule une galerie d’images, un répertoire de sujets, dont une part importante peut être rapportée à la description de lieux.

Le vocabulaire qu’il utilise dans les dessins, monochromes noirs ou verts, avec quelques incursions dans des harmonies colorées à tonalité sourde, mais aussi et surtout le traitement graphique à traits serrés, confortent cette impression d’univers clos qui aurait une cohérence invisible, ou plutôt indicible. Le spectateur est invité dans un monde perspectif, donc codé et calculé pour représenter, mais est assigné à l'entrée: doit-il rester en marge de l’image - les marges du papier d’ailleurs étant fortement utilisées pour leur pouvoir d’encerclement ?

C’est que dans les intérieurs de Frédéric Khodja, peu d’échappées : l’écran lumineux au fond de la pièce décline sa planéité constitutive, son impuissance de surface projective.
Souvent, la logique perspective se déréglant, les illusions se contrarient. Un écran peut n’être qu’un rectangle transparent qui paradoxalement éclaire la salle. Un mur, devenir un rideau et s’assouplir – anamnèse du bâti.
De fortes pressions semblent pousser la construction bien charpentée de Frédéric Khodja vers sa dématérialisation. Ces forces qui créent et simultanément démentent la virtuosité illusionniste de la perspective pointent évidemment l’essence mentale du tableau. Le thème de l’écran, lieu de projection, est une autre manière de le signifier.
D’autres familles de formes traversent les dessins géométriques de Frédéric Khodja : le pli, nouvelle manifestation de la mobilité structurelle ; ou lorsque la vision est ouverte vers le lointain, dans les paysages d’extérieur, des archétypes de figures (château, astre, montagne, rocher) dépourvues d’ancrage, formant exactement décor, prétexte, pour l’élaboration d’un récit mille fois dit dans toutes les cultures et pourtant frappant toujours dans l’intime de la mémoire.

C’est bien de mémoire qu’il s’agit, celle qui est infuse plutôt que celle qui est précise. Derrière les dessins sont tapies des réminiscences ou des hommages à l’histoire de l’art (Hercules Seghers notamment) au cinéma, ou à Aby Warburg.
En commun avec le philosophe allemand, la collection d’images. Celle de Frédéric Khodja n’a pas le désir d’hétérogénéité de l’Atlas mnémosyne. Elle est un matériau plutôt qu’une manière de dire le monde, mais comme chez Warburg, elle s’empare de la part mémorielle de notre regard.

Et l’artiste découpe au cutter sa collection de cartes postales. Procédé non violent quoi qu’il en paraisse, car les cartes postales sont ré-assemblées en douceur entre elles : Le résultat est une démonstration de ce qu’est une intégration modeste mais rayonnante comme une victoire: cette rupture nette dans la continuité de l’image matérialise une sorte de point aveugle sur la rétine, une secousse, malgré l’échelle minuscule de la carte postale, suivie d’une « émulsion » entre deux réalités amalgamées, que le regard finit par accepter. L’iconographie sans personnages, sans presque de couleurs, des cartes postales du début du XX e siècle, bousculée met au jour le décorum architectural dans un télescopage d’échelles et d’époques. D’autres sont caviardées à l'encre noire, ou ouvertes par des plans évidés en blanc qui brûlent leur chair d’image. Cette pratique cumulée du rapport et de la différence est transportée dans l’espace de la carte, et qui l’entraîne en un lieu où plusieurs visions simultanées sont possibles, affranchi du cône visuel de la perspective de la Renaissance. La peinture ce n’est pas la représentation {séparée] de la chose. C’est le rassemblement des proportions mêmes des choses extraites d’elles et transportées sur une même surface.1

Isolées dans la série, les photographies intitulées «archives géométriques» sont des photos de famille anonymes, que l’artiste a traversées de lignes géométriques et couvertes de son écriture manuscrite : une fiction qui ne se dérobe plus, tout en restant dans un style allusif et presque fantastique. A la manière d’une nouvelle de Borgès, les « archives géométriques » nous emportent de digression en digression, dessinées ou écrites, sans hiérarchie entre les deux modes d’expression. Le travail de Frédéric Khodja démontre là, après David Hume2, que l’idée est inséparable de l’impression, qu’elle lui doit son existence, et qu’elles sont, ensemble, la meilleure manière de penser l’art.



Françoise Lonardoni
Historienne de l'art
Responsable des collections contemporaines à la Bibliothèque de Lyon



1 Lucien Vinciguerra - Archéologie de la perspective. PUF, 2007
2 David Hume L’entendement. Traité de la nature humaine Livre 1. (1739) Garnier Flammarion, 2007




© Frédéric Khodja & La Rue de Russie
2009 / 2012