fk
Traits Enigmatiques

__

Jean-Emmanuel Denave
Télérama / Supplément Lyon / Février 2010 /




L'atelier de Frédéric Khodja c'est une grande pièce claire au sein d'un appartement lyonnais haut perché. Un espace intime et sobre pour ce dessinateur qui, justement, explore avec une économie de moyens (des crayons de couleur en général) des espaces fictifs, vides de toute présence humaine et souvent clos sur eux-mêmes. Ses dessins résultent pourtant de l'accumulation de nombreuses « strates » consignées dans ses carnets : citations littéraires, reproductions d'oeuvres d'art, esquisses, notes... Son oeuvre intitulée « Celui qui s'avance », par exemple, montre une pièce bleue confinée, avec un grand rideau noir qui gondole sans attache et une échancrure de lumière dans un coin. Qui pourrait deviner que cette oeuvre épurée et énigmatique dérive d'une photographie du salon de l'artiste et, parallèlement, de La Gravida chère à Freud? Les dessins de Khodja viennent de loin et nous emportent loin, invitant à la fiction et aux associations d'idées... Le clos ne cesse de s'ouvrir à l'imaginaire, et aussi de se mouvoir grâce aux traits vibrionnant si caractéristiques de l'artiste. Mouvements entrelaçant images mentales et sensations plastiques.

Jean-Emmanuel Denave
Février 2010






Oeuvres ouvertes

__

Jean-Emmanuel Denave
Le Petit Bulletin / Lyon / Mars 2010 /




Dans son nouveau et très beau lieu d'exposition, la galerie Françoise Besson consacre sa troisième exposition au dessinateur Frédéric Khodja. Ses œuvres, âpres au premier abord, révèlent peu à peu des espaces étranges et énigmatiques, stimulant les sens et l'imagination.

Quoi de pire qu'une image qui cherche à tout prix à produire un effet précis sur le spectateur ? Quoi de plus asphyxiant, assommant et manipulateur qu'une œuvre d'art, une musique, un film à « effets ». « Vraiment l'émancipation commence lorsque justement il y a rupture entre la cause et l'effet. C'est dans cette béance que s'inscrit l'activité du spectateur » déclare le philosophe Jacques Rancière dans un entretien. Et les dessins de Frédéric Khodja s'inscrivent, selon nous, au sein de cette béance. Il faut du coup prendre un peu de temps pour se les approprier, les peupler, les associer à nos propres préoccupations ou désirs, les « habiter » en quelque sorte. Leur relative austérité au premier abord invite aussi à cela, et risque de laisser les plus pressés indifférents... Parmi les motifs essentiels de l'artiste, il y a celui, crucial « des lieux vides ou vidés, en tout cas occupés par peu de choses. Je souhaite qu'il y ait peu d'éléments, pas d'exubérance, pas de baroque. Cela permet au regardeur de s'approprier l'image, une image en creux en quelque sorte » nous confie Frédéric Khodja. Au stylo à bille ou au crayon de couleur (avec une grande économie de moyens donc), il ouvre une scène de théâtre déserte, isole un angle de pièce, découpe une montée d'escaliers, nous plonge sans une salle de cinéma à l'écran blanc et vierge d'images...

Du carnet au dessin

Cette dernière oeuvre (« Les agrès du cinéma, 2009 ») nous rappelle d'ailleurs une série d'images de l'artiste japonais Hiroshi Sugimoto qui, photographiant avec un long temps de pause la projection in extenso d'un film, obtient des clichés de salles de cinéma où les spectateurs ont disparu et où l'écran est devenu paradoxalement blanc. La manière de travailler de Frédéric Khodja a quelque chose de parallèle au processus de Sugimoto. A l'accumulation de matériaux succèdent ensuite la sobriété et l'évidement. « Je ne dessine pas sur le motif. Mon travail commence plastiquement dans mes carnets où j'accumule des informations (des citations de philosophes ou d'écrivains avec une prédilection pour la littérature argentine, des images de films, des photographies, des reproductions d'oeuvres, des croquis et des esquisses...). Ce processus aboutit à une image, mais elle est devenue entre temps une fiction qui peut être interprétée par autrui comme il l'entend ». Les dessins sont donc aussi un « oubli » ou un dépassement des strates qui l'ont progressivement sédimenté, nourri : Borges, Melville et beaucoup d'autres écrivains ou poètes ; le peintre danois Hammershoï ou Van Gogh ; les souvenirs d'enfance et l'intérêt toujours vivace pour l'architecture et les intérieurs clos sur eux-mêmes, les « zones qui révèlent une étrangeté »...

Du dessin au dehors

L'expression de « zones d'étrangeté» semble particulièrement adaptée pour qualifier les dernières productions de Frédéric Khodja en grands formats (120*160 cm), présentées à la galerie Françoise Besson. L'immobilité apparente de certains dessins s'avère en réalité composée de traits de crayons de couleur vibrionnant, tels une limaille de fer affolée sur un champ électro-magnétique. La clôture s'ouvre toujours discrètement sur une échancrure, une ligne de fuite ou de lumière sur laquelle peut glisser et s'échapper le regard. Le fantomatique château d'Otrante s'esquisse sur la bande noire d'une pellicule photographique imaginaire se déployant à l'infini. L'aspect massif et imposant d'un relief masque, de loin, les images qu'il contient et, surtout, le mouvement d'effondrement sur lui-même qui le menace tel un astre se transformant en trou noir... « C'est une figure imprenable » titre Frédéric Khodja l'une de ses plus belles oeuvres. Et, en effet, dans une nuit de pleine lune, la silhouette lointaine d'une île fortifiée semble à jamais « imprenable ». Néanmoins, l'écume d'une petite vague paraît vouloir se déverser sur nous, nous « tendre la main ». Les dessins de Frédéric Khodja invitent ainsi à quelque paradoxe, énigme, délire graphique, topologie déréglée, événement improbable... Et ne cessent d'ouvrir à d'autres idées, d'autres images, des rêveries...

Jean-Emmanuel Denave
Mars 2010

© Frédéric Khodja & La Rue de Russie
2009 / 2012