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Camera.mnésia

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Patrice Charavel
Extrait du catalogue de la voix des images / Musée des moulages / Lyon / 2007 /



Un homme passe. Il porte dans les mains des images en paquet, précautionneusement comme si l’histoire fragile s’était condensée en reliques cartonnées et poussiéreuses… il porte trace de siècles passés, déjà.

Je regarde cet homme scrupuleusement affairé à toutes ces images, toutes ces photographies, anciennes. Ici déposées au Musée des Moulages, images de monuments, d’églises, de chefs-d’œuvre de la peinture, de frontons, de cités, de ruelles, de sculptures antiques, de places, images d’Italie, Espagne, Germanie, France… Collection issue d’une systémique improbable qui a dû se vouloir complète, d’images volontaires et choisies qui devaient nous raconter l’histoire de l’art, européen d’abord. Géographie d’une planète académique constituée autour d’un regard cadré et mis en photographies.
Quelques-unes ainsi sorties de l’ombre des tiroirs pour une lumière encore souterraine ; juste pour rester entre deux mondes, dans la frontière entre l’oubli et la résurrection. Flottaison quasi nuageuse entre l’avant et le maintenant, télescopage. Il nous permet cette défaillance de la mémoire en souci, et du présent toujours attendu, nous sommes rentrés dans la chambre mémoire.

Je regarde ces photos, l’innombrable de ces photos que notre homme, Frédéric Khodja a compilées, effet d’une enquête minutieuse et affective au sein de ces traces devenues d’utopiques souvenirs, cartes non postées restées en demeure jusqu’à ce jour de leur mise en lumière.
Je regarde la photo, celle-là et une autre, une autre encore parmi d’autres, multiples. Ainsi le nombre fait nombre. Il y a eu tant d’objets à photographier, d’objets d’histoire – de l’art. L’art fait nombre, alors il se comptait, montrer pour démontrer, compter pour raconter. Photos du siècle IXXe celui de la statistique glorieuse, de la compilation, de la collection, bilan d’un état du monde mis en marche et en ordre, camera grammatica.

Je regarde ces restes d’argent voilé du déclic d’un ressort, du bougé d’un rideau. Images automates issues de la nouvelle mécanique de vision, machina obscura. Mécanique du geste, geste de la mécanique répété à l’envie. Psalmodie infinie de la machine insatiable et voyageuse immobile de pays en contrées, de site en cité, de chapelles en églises et parvis, en tous ces lieux des premiers mystères, des premières représentations. Images-portraits archivées du théâtre fané de nos comptines humaines.
Photos pour une « histoire de l’art ». Dit ainsi, terme étrange, l’histoire de l’art ça se photographie ? Pour raconter l’art entre les images. Comment fait-on, qui le fait, l’histoire elle-même qui se photographie, l’art qui se photographie ? Ou ils existaient (existent ?) des « historiens de l’art », conservateurs et mécaniciens optiques qui ont ainsi tenté le catalogue de nos croyances d’architectes ou de nos poèmes de pierre.

Je regarde la photo. On dit qu’elle nous regarde. Oui du temps d’où elle vient. Elle ramène à la surface de la vue, en un point de vision et de conscience, camera focula, ce temps là-bas. Là-bas de l’autrefois et là-bas de l’ailleurs, qui fondent l’unité de la photographie, celle qui est ici vue maintenant. Mais elle « n’est pas là », c’est nous qui y sommes devant elle. Nous n’avons que l’image du fond de notre rétine.

Je regarde la photo. Je regarde quoi, « dans » la photo ? que suis-je en train de regarder, qu’est-ce que je tente d’y trouver ? ou bien qu’est-ce que je n’y vois pas ? Une étrangeté m’éprend, n’est-ce pas un « qui » ? Il n’y a personne (sauf quelquefois justement des quidams). Il n’y a personne sur la photo, que des bâtiments, des façades, des immeubles, des monuments, des porches, des rues, pas d’« âme qui vive ». Donc je ne regarderais pas ce qui n’est pas ?
Pourtant je le regarde et j’imagine ; je cherche le « tiers », celui absent qui fait paradigme. Celui des hommes qui ont construit tout cela, ci-devant l’œil. L’histoire de l’art, l’histoire des hommes de l’art ! On ne voit rien de ces murs, de ces bâtisses. On ne voit que l’intention, du moins on la cherche, on cherche celui qui … a fait tout ça. « Qui ? » donc que je regarde, et non pas « quoi ? ». En rester à ce quoi reviendrait juste à voir le « ça » devant/dedans notre œil ; d’où notre inquiète perplexité, camera specula. Ce ne sont pas des petites choses, des « petits objets… » Mais c’est de leur immensité que l’on s’étonne, de la « grandeur ». Et elle ne peut se résoudre que dans l’homme qui les a construits. Ne « pourrait » se résoudre faut-il dire car on n’en finira pas, puisque l’absence est définitive. Absence, du qui à jamais là ci-devant, collée sur un carton.

Je regarde la photo. Parfois pourtant y surgissent des hommes, ces fameux quidams. Les présents ne sont que des ombres passant(e)s étonnés d’être vivants devant la machine. Mais morts pour nous depuis si longtemps. Ils sont les témoins - ombres floutées, vivantes mais que dans le dedans de la photo, camera sepulcra - de leur disparition, et du restant, celui des bâtiments (probablement autre énigme) encore présents, là-bas quelque part, ici dans une fantomale restitution.

Je vois toutes ces images qui nous parlent d’art, toute une histoire et construisent une géographie muette. Telle la projection de l’esprit humain comme un territoire, un pays. Camera cartografica qui nous hante de nos souvenirs et de nos infinis voyages où s’y déroulent moult chemins qui s’entrelacent de nos espaces mentaux. Chute dans le présent en une convergence de lieux, de sentes, de hlms, de murets, de populations, de pluie, de salles d’opérations, de feuillages, de supérettes, de prés fleuris, d’enfants perdus, de câbles téléphoniques, de fêtes, d’éboulements, d’avions crashés, de chiens hilares, de collines, de bureaux, de zoos délabrés, d’autocars de touristes, de bancs de poissons, de…

Retour à l’aujourd’hui, à l’homo grafica. Je regarde Frédéric, l’homme à tout voir, camera Khodja, si ce n’est l’ombre de nous-mêmes parmi les vestiges. Il va conquérir l’invisible dans ce labyrinthe de formes et de traits, il n’est pas dans l’analyse, non juste très proche d’une histoire faite de ces voix muettes, de ces murailles « off » de l’ailleurs, cinéma fixe d’ombre et d’effritement, reflet d’une intimité devenue vulgate et objet à penser, d’archipels d’architectures et de signes in-connus de notre propre mémoire, il retrouve ce que nous ne savions déjà…
Il nous a ouvert le carnet de son voyage, où il nous donne – homme entier - de cette beauté qui est dans le chagrin de la découverte et de l’exhumation, Je regarde ces images, elles vont parler, cameramnesia.



Patrice Charavel

© Frédéric Khodja & La Rue de Russie
2009 / 2012