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Fables hivernales

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Daniel Bégard
Extrait du catalogue / GalerieO / Montpellier / Mars 2003 /



L’amateur d’art et le critique son cousin, bien qu’ils tiennent de la fourmi pour une manie de l’agitation, s’apparentent chaque hiver, ayant fort peu à se mettre sous l’œil et la mandibule, à la famélique cigale du fabuliste. En bref, le grain comme la brindille sont rares et il faut les chercher sous la pluie. Mieux vaut alors se souvenir qu’il existe, au sec, quelques garde-manger indifférents aux saisons. L’espace d’art contemporain au château d’O, par exemple, qui proposait récemment à son menu Lahouari Mohamed-Bakir et Frédéric Khodja.

Le premier proposait une assez intrigante série de toiles, toutes en lignes claires et couleurs franches dont l’impact hésitait entre relevés d’improbables territoires urbains et signalétique ésotérique. Le propos paraissait relever du schéma de mécanique ou d’informatique, mais le travail est d’une autre minutie, très technique sous d’apparentes facilités. On pouvait lire l’ensemble comme l’affichage d’une belle nécessité : à chacun son plan, à chacun son parcours.

Frédéric Khodja montrait quant à lui un travail très récent, certainement “bouclé” et conçu pour l’expo elle même. De fait, cette possible urgence habitait les œuvres présentées (une série d’acryliques sur contreplaqué) et en servait fortement le propos. Khodja procède en effet par “surfaçages” très maîtrisés, de grandes nappes de couleurs “all over” se couvrant et se découvrant mutuellement. Ainsi, en tenant ferme le principe d’une coloration “a minima” mais très présente, il invente des volumes paradoxaux sous la planéité apparente, des formes nettes, des parts, et des peintures, d’ombres. Un travail intelligent et pointu. Dans sa seule proposition échappant à cette logique, Khodja offrait une “collecte anthropique” (assemblages de petits papiers : notes, dessins, citations) se référant explicitement au concept du “Mnémosyme” d’Aby Warburg. Il se pourrait bien qu’au delà d’une référence gag, se trouve en réalité une clé de ses propositions. “Le sujet, écrivait Warburg se perd dans l’objet dans un état intermédiaire entre manier et porter, entre perte et affirmation. L’être humain est là, cinétiquement, mais le prolongement inorganique de son moi, le recouvre entièrement.” On comprendra que le “micro-cosmos” artistique puisse en digérant cela, attendre sereinement le printemps.



Daniel Bégard



© Frédéric Khodja & La Rue de Russie
2009 / 2012